Rencontre à Leh

Ce matin là, je me réveille avec un sacré mal de tête et un envahissant sentiment d’angoisse.
Il faut dire que je n’ai pas beaucoup dormi !
L’altitude, que j’ai du mal à accepter, et les aboiements des chiens sauvages, propriétaires du terrain vague d’à côté, ont nourri mon insomnie.

Péniblement, je m’extrais de mon sac de couchage et me dirige vers un semblant de salle de bain.

Avec un peu de chance, je pourrai ce matin me débarbouiller avec un petit filet d’eau glacée. Il faut que je sois présentable !
Dans quelques heures j’ai rendez-vous avec Stanzin. Plus que quelques heures pour être face à face.

Cela fait quelques années que j’attends cette journée, que j’attends ce moment magique d’une rencontre longtemps rêvée.
Elle n’avait que cinq ans quand elle posait, crispée, affublée d’un drôle de bonnet, sur la toute première photo qu’on m’avait envoyée.

Aujourd’hui, elle en a treize et je vais la voir pour de vrai !

Oui, j’angoisse ! Comment va t’elle réagir ? Allons-nous nous reconnaître ? Va t’elle m’accepter ? Pourrons-nous communiquer ?
Je laisse toutes ces questions au fond du lit de cette chambre que j’occupe à Leh. Je me lève, et, d’un pas décidé, me dirige vers l’école où je suis censée la retrouver.

Après une bonne heure de marche, je croise quelques étudiants, tous vêtus du même uniforme et de la même casquette vissée sur la tête.
En me voyant, certains – les moins timides – osent lever les yeux, me regarder, et même me sourire.

Cela me rassure et m’aide à franchir la grande porte de la cour d’école.

Je reste sans voix, le souffle coupé. Une fourmilière d’enfants de cinq à seize ans, actifs, pétillants, bruyants, accourt. Des dizaines de visages me font face, mais moi, je n’en cherche qu’un. J’ai le tournis, je cherche son regard, j’espère son sourire.

Est-elle parmi eux ? Mon cœur bat à cent à l’heure.

Je sens un souffle, une présence et, comme dans un film au ralenti, je me retourne, je n’entends plus les rires et les bavardages…

Dans le silence qui n’entoure que nous, nos regards se croisent et communiquent avec une infinie douceur.
« Oui ! c’est moi », me dit-elle sans me parler, et nos visages, de concert, s’illuminent.

Je comprends enfin qu’elle redoutait comme moi, cette rencontre, mais aussi que mon sourire et mes mains tendues la rassurent.

Mes yeux se remplissent de larmes, elle plisse son joli front. Cela l’inquiète. Les Ladahkis ne pleurent pas.
Je la prend dans mes bras. Cela la gêne. Les Ladahkis ne s’embrassent pas.
Mais elle se laisse faire, trop émue pour résister.

Petit à petit, les enfants curieux s’éloignent et nous laissent enfin seules.
Alors, main dans la main, nous remontons l’allée, silencieuses et pensives.

Il nous faudra encore de longues minutes avant de pouvoir nous parler.

Brigitte

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